(Votre voix dans un monde où le sionisme, l'acier, et le feu ont tourné la justice muette)


Un Paradigme pour Comprendre le Conflit Arabe-Sioniste

Le 13 décembre 2001, Dr Ibrahim Alloush, éditeur de Free Arab Voice, a donné une conférence à Athènes, en Grèce, sur « La situation en Palestine et les perspectives de l’Intifada ».

Cette conférence a été organisée par le « cercle politique et culturel Protagoras » et la revue « Ardin ». 

Bien que tout ait été organisé dans les plus brefs délais (le Dr Alloush n’a obtenu son visa pour la Grèce que 3 jours avant la conférence), une centaine de personnes ont assisté à la conférence, qui a été suivie d’une discussion entre l’intervenant et le public. Dans l’ensemble, la conférence a été une grande réussite, à en juger par les réactions de l’assistance, tant pendant la manifestation que par la suite. Malgré le fait que cette manifestation s’adressait nécessairement à des personnes qui suivent les choses de plus ou moins près et connaissent en général la question, plusieurs personnes ont signalé, dans le cadre d’entretiens privés, qu’en sortant de cette conférence, ils avaient une approche plus complète de la question qu’auparavant. C’est pour cette raison que nous avons décidé de partager avec nos lecteurs le texte de la conférence et de la discussion qui a suivi.

Souhaitant préserver l’ambiance ainsi que l’esprit de la conférence et de la discussion, nous avons décidé de les reproduire en faisant le moins possible de révision. Nous avons donc gardé dans le texte des parties qui, autrement, auraient pu être considérées comme du matériel superflu.

Malheureusement, l’enregistrement de la conférence n’était pas parfait. Certaines parties manquent ou sont inintelligibles. A leur place, nous avons dû insérer du texte que nous avions retenu de mémoire. Ces passages sont signalés entre crochets. 

Le Docteur Alloush a été présenté au public par M. Thémos Stoforopoulos, ancien ambassadeur de Grèce en Syrie et au Liban (qui a démissionné de ses fonctions diplomatiques en signe de protestation envers les politiques du gouvernement grec).


[La cassette commence ici. Avant cela, M. Stoforopoulos a dit quelque chose au sujet d’un séjour du Dr Alloush à Beyrouth en 1982].

[Stoforopoulos]: … il s’est fait que j’y étais moi aussi, à un titre différent, et à un âge autre que 18 ans, et je me souviens – et je dis cela en guise d’introduction, [M. Alloush] va vous expliquer maintenant…

[Georges Karabelias]: Thémos était le seul…

[Stoforopoulos, riant]: C’est Georges qui dit tout cela…

[Karabelias]: … le seul ambassadeur de l’ensemble du «monde libre», et du reste du monde, qui soit resté à Beyrouth lorsque les offensives avaient lieu…

[Stoforopoulos]: … C’est Georges qui dit tout cela. Mais examinons maintenant la question dans son essence politique, à savoir qu’il y a eu là-bas une résistance héroïque de la part des Palestiniens et que, face à celle-ci, vous vous rappelez, le peuple grec a automatiquement et spontanément manifesté sa solidarité. Rappelez-vous les manifestations spontanées réalisées à cette époque-là dans les rues d’Athènes, en faveur des Palestiniens, ce qui était très [juste]. Je dois vous dire, par ailleurs, qu’à ce stade, on a vu clairement – comment l’appeler – le choix des dirigeants palestiniens de s’appuyer sur l’Amérique afin de faire avancer la question palestinienne, un choix qui, à mon humble opinion, était erroné, et je crois que cela apparaît très clairement à présent. On a également vu un alignement effectif, de NOTRE part, fait par Andréas Papandréou en particulier, à partir de cette époque, à partir de 1982, sur les choix de l’Amérique et de l’Occident, qui apparaît aussi de plus en plus clairement. Alors qu’est-ce que nous avons ici ? Nous avons un mouvement parallèle, nous voyons une distanciation progressive entre le peuple palestinien et ses dirigeants, marquée d’honnêtes intentions, on doit le dire - un choix erroné, c’est évident – et nous assistons également à une distanciation entre le peuple grec et ses dirigeants politiques. Je ne vais pas vous présenter mon analyse de la question palestinienne, je vais sans plus tarder donner la parole à Ibrahim Alloush, qui est le rédacteur d’un bulletin d’information publié sur Internet, et qui s’appelle «Free Arab Voice», et dont les positions sont, à mon avis, très justes. Nous le remercions d’être ici aujourd’hui, et je lui donne la parole.

Ibrahim Alloush:

Merci de m’avoir invité en Grèce, merci de m’avoir invité dans cette librairie, et merci d’être venus assister à cette conférence sur la question palestinienne. La question de la Palestine constitue, en fait, le point de friction de plusieurs situations et problèmes dans le monde arabe aujourd’hui. Par conséquent, une compréhension du problème palestinien va nous permettre de comprendre un grand nombre de problèmes et de conflits qui existent dans le monde arabe.

Tout d’abord, 1/3 de la superficie de la Palestine est un désert. Elle est très pauvre en ressources minérales et n’a pas de pétrole. Ses terres agricoles sont très réduites, si on les compare à celles d’Egypte, de Syrie, d’Irak ou du Soudan. La superficie de la Palestine n’est que de 27000 km2. La majeure partie de sa population était composée en fait de paysans pauvres, lorsque l’Etat d’«Israël» a été proclamé le 15 mai 1948. Nous pouvons donc dire en toute certitude que ces pauvres paysans ne représentaient certainement pas une menace pour les desseins sionistes ou impérialistes dans le monde arabe. Et nous pouvons dire à coup sûr qu’il n’y a pas de richesses en Palestine qui justifieraient tous les efforts déployés pour occuper et contrôler ce territoire. On peut donc se demander à juste titre pourquoi la Palestine a été occupée. Et pourquoi les Palestiniens ont-ils été renvoyés de leur pays, des centaines de milliers d’entre eux ont-ils été chassés par la force ?

Une fois que nous aurons une réponse à cette question, nous aurons un modèle qui nous permettra de comprendre plusieurs des conflits qui ont lieu dans le monde arabe aujourd’hui. Il est important, sur ce point, de revenir un peu en arrière et d’examiner l’histoire contemporaine, ou peut-être celle des XIXe et XVIIIe siècles. Lorsque Napoléon est venu occuper l’Egypte, il invita le peuple juif à le retrouver en Palestine. On commençait à voir clairement que le contrôle du monde arabe passait par le contrôle du site stratégique de la Palestine. Il en fut de même dans la première moitié du XIXe siècle. Après l’arrivée de Muhammad-Ali Pacha d’Egypte en Syrie et sur le territoire de ce qui correspond actuellement à l’Arabie Saoudite, il fut vaincu par les puissances européennes de l’époque qui ramenèrent l’Egypte sous le contrôle de l’empire ottoman. […], puis les Britanniques décidèrent qu’ils devaient avoir un Etat juif en Palestine. L’objectif était que cet Etat empêche toute expansion d’un Etat quelconque du monde arabe, à partir de l’Egypte vers la Syrie, l’Irak et l’Arabie Saoudite, et d’éviter l’expansion de n’importe quel groupe de la partie orientale du monde arabe vers l’Afrique du Nord. Par « expansion », nous entendons ici à la fois une unité politique effective et une influence géopolitique. Il existe des documents historiques qui montrent clairement que les Britanniques considéraient que l’établissement d’un Etat juif en Palestine aurait empêché l’émergence d’un Etat aussi puissant dans le monde arabe. L’importance de la Palestine réside donc dans son emplacement stratégique, entre la partie asiatique et africaine du monde arabe. […] Juste après la défaite de Muhammad-Ali Pacha, les Britanniques décidèrent de prendre sous leur protection le peuple juif qui vivait en Palestine. Et cela se passait en 1840. La question est de savoir pourquoi les Britanniques voulaient procéder de la sorte. Il y a deux raisons: la première raison est liée au fait que les Britanniques avaient plusieurs colonies dans le monde entier. La classe capitaliste en Angleterre voulait assurer ses routes vers ses colonies, notamment en Inde, et il se faisait que le monde arabe se trouvait au centre des voies de communication ou de transport par voie de terre. La seconde raison est liée à la concurrence internationale. Il était vital pour la classe dirigeante britannique de s’assurer qu’aucun contrôle étranger, aucun contrôle hostile sur cet emplacement stratégique ne risquait de menacer les routes vers ses colonies et ne mette en jeu sa domination mondiale. Après l’ouverture du canal de Suez en 1869, l’emplacement de la Palestine a revêtu une importance accrue. Désormais, en plus du transport par voie de terre, la Palestine contrôlait une artère d’importance cruciale qui reliait l’Europe à l’Extrême-Orient.

Au début du XXe siècle, on découvrit du pétrole dans plusieurs pays du monde arabe. Dans les années 20 et 30, les sociétés américaines et britanniques commencèrent à creuser pour trouver du pétrole dans plusieurs endroits du Golfe Persique et de la péninsule d’Arabie. A cette époque-là, le développement économique de l’Europe occidentale et de l’Amérique du nord changeait de source d’énergie, passant du charbon au pétrole […] Le pétrole devint un bien d’importance stratégique sur le plan économique et politique. Le contrôle de la Palestine devenait plus vital que jamais, le but étant de contrôler les ressources du monde arabe, y compris son pétrole.

Deux choses ont eu lieu dans la première moitié ou le premier quart du XXe siècle, et il faut les examiner en même temps : la première était la Déclaration Balfour, qui donnait la Palestine aux Juifs le 2 novembre 1917 – la Palestine était alors sous mandat britannique – et la seconde chose qu’il convient de prendre en considération est l’accord Sykes-Picot entre les Britanniques et les Français, en vertu duquel le monde arabe serait divisé en plus petites parties, en particulier dans la région située autour de la Palestine dans la partie asiatique du monde arabe.

Ces deux projets, la division du monde arabe et l’occupation de la Palestine, sont les deux supports sur lesquels se sont toujours appuyés les intérêts impérialistes dans le monde arabe. Nous avons, d’un côté, une occupation et et de l’autre côté, nous avons la destruction de la souveraineté et de l’unité. Dans ces petits Etats, des élites furent placées au pouvoir pour servir les intérêts des classes impérialistes occidentales. En d’autres termes, les Palestiniens n’étaient pas directement visés dans ce processus, ils ne constituaient qu’un dérivé; leurs souffrances étaient un dérivé de la mise en œuvre des desseins impérialistes dans le monde arabe. Or, ce que cette rétrospective historique nous offre, c’est une certaine façon de voir les choses qui ont lieu de nos jours dans le monde arabe et au cœur de celui-ci, en Palestine. En d’autres termes, CE QUI SE PASSE MAINTENANT, CE N’EST PAS UN CONFLIT ISRAELO-PALESTINIEN, CE QUI SE PASSE MAINTENANT, C’EST EN FAIT UNE LUTTE DU PEUPLE ARABE CONTRE LE SIONISME ET L’IMPÉRIALISME. 

Il est important ici de dire un mot ou deux sur le projet sioniste lui-même. Par sionisme, on entend la création d’une patrie pour les Juifs en Palestine. Plusieurs des adeptes de ce projet, plusieurs de ceux qui œuvrent en faveur de celui-ci, ne partent pas nécessairement des mêmes motivations impérialistes. Ils pourraient même avoir, ou penser qu’ils ont, des motivations religieuses ou autres. Or, cela n’empêche pas pour autant qu’ils constituent des instruments aux mains de l’impérialisme britannique et américain.

Je ne crois pas à ce que l’on appelle la « guerre des civilisations ». Je considère que l’impérialisme agit sur la base d’intérêts économiques et politiques à un niveau stratégique mondial. Toutefois, cela n’empêche pas l’impérialisme de recourir à la religion, le cas échéant, pour protéger les intérêts en question. Et c’est ainsi que le projet sioniste en est venu à servir le projet impérialiste. Nous avons d’autres cas, où l’impérialisme recourt à la religion pour aboutir à ses fins. Par exemple, l’utilisation de l’Islam en Afghanistan dans les années 80, et dans les Balkans dans les années 90, et également, le recours au christianisme pour servir des intérêts analogues, si nécessaire. Il est important de dire cela, afin de préciser que ce qui se passe aujourd’hui en Palestine n’est pas une guerre de civilisations. Rappelons que la culture que la Banque mondiale, le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du Commerce essayent d’imposer n’est pas une culture chrétienne protestante, mais une culture au service des meilleurs intérêts des classes dirigeantes dans les pays impérialistes, dans la métropole. Et c’est le même type de culture qui aura des effets négatifs en Grèce, comme elle en a dans le monde arabe. CE QUI SE PASSE AUJOURD’HUI DANS LE MONDE ARABE, C’EST UNE TENTATIVE DE MISE A JOUR DE L’ACCORD SYKES-PICOT QUI A CONDUIT AU PARTAGE DU MONDE ARABE, SOUS LA FORME D’UN NOUVEAU PROJET APPELÉ « MOYEN-ORIENTALISME ». Ce nouveau projet s’appuie sur le renouvellement et la mise à jour des deux supports de l’impérialisme dans le monde arabe. D’un côté, les Etats arabes existants devraient être divisés davantage en plus petits Etats. Par exemple, on parle à l’heure actuelle d’une tentative de démembrement de l’Irak en trois Etats au moins, et nous avons publié sur le site Internet Free Arab Voice un document qui a été traduit par Israel Shahak, un professeur israélien. Celui-ci explique les desseins, les plans sionistes de démembrement plus poussé du monde arabe – cinq Etats en Egypte, trois en Irak, quatre en Syrie, etc…

L’occupation sioniste de la Palestine changera ainsi d’aspect. L’idée est, à présent, non seulement de contrôler la terre en Palestine, mais de construire un Empire du Moyen-Orient, dont Israël sera le centre. A la place d’une occupation directe de la terre, il y aura une occupation économique, politique et culturelle d’un Moyen-Orient devenu sioniste. Cette nouvelle situation a engendré de nouvelles contradictions dans le monde arabe. Plusieurs des régimes arabes, qui servaient jusqu’alors les intérêts impérialistes, ont découvert, au milieu des années 90, l’existence d’un plan visant au démembrement de ces pays et à la réduction de leur puissance régionale. Je me réfère, plus précisément, aux trois grands Etats arabes qui contrôlent officiellement le processus de prise de décisions depuis la seconde Guerre du Golfe, en dépit des différences qui les séparent. Il s’agit, bien sûr, de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte. C’est la raison pour laquelle ces trois pays s’efforcent aujourd’hui de déjouer les plans d’Israël, à savoir transformer Yasser Arafat en valet de la Mossad. Permettez-moi de clarifier ici que je ne dis pas que ces pays suivent une ligne révolutionnaire – je ne dis pas cela – mais, étant eux-mêmes visés, ils exercent une contre-pression sur Arafat pour qu'il n'accepte pas les conditions américaines et israéliennes. De son côté, le gouvernement américain exerce des pressions de toutes sortes sur l’ensemble de ces pays, afin de les amener à adoucir leurs conditions dans ce que l’on appelle le « processus de paix », le but étant de laisser le projet sioniste évoluer vers le stade supérieur suivant.

Aussi, la bataille aujourd’hui est une bataille pour la mise à jour de l’accord Sykes-Picot. Et dans ce tableau du conflit, une chose reste claire : ce conflit va se poursuivre. Parce que l’impérialisme et le sionisme ont décidé qu’ils veulent contrôler cette partie du monde, en vue d’exploiter ses ressources, d’entraver son développement et de maintenir sa population sous un régime d’oppression, de dictature et d’occupation. Et je dis cela, quelle que soit l’issue du projet du « moyen-orientalisme ». 

Cependant, ce projet a également un volet culturel. Pour que ce projet aboutisse, il importe que l’identité de la région et de sa population se modifie, d’Arabe en Moyen-orientale. Car, si nous disons « Arabe », alors il n’y a pas de place pour les sionistes dans cette région. Mais si nous disons « Moyen-oriental », dans ce cas, « Israël » existera au sein d’une mosaïque de plusieurs petits Etats. AINSI, LA BATAILLE AUJOURD’HUI EST AUSSI UNE BATAILLE POUR LA DÉFENSE DE L’IDENTITÉ. Le projet du Moyen-orientalisme est le résultat de l’intersection de deux projets : le sionisme, d’une part, et la globalisation, d’autre part. Mais opposé à ce projet, il existe un contre-projet, et c’est celui des peuples de préserver leur liberté face à l’occupation et à l’oppression. Je soutiens le projet des peuples, et je crois qu’il va finalement gagner, indépendamment des obstacles. 

Je vous remercie beaucoup.


La discussion qui a suivi

[Une question sur le rôle de l’Islam et la mondialisation]

Eh bien, parlons tout d’abord de l’Etat et de son caractère national. Il y a eu un débat concernant les effets de la mondialisation sur l’Etat-nation. On tend à considérer que l’Etat-nation va disparaître dans le cadre de la mondialisation. Je considère qu’une telle déclaration n’est vraie qu’à moitié. Dans le cadre de la mondialisation, l’Etat cessera d’être nationaliste. Mais l’Etat aura des pouvoirs accrus afin de permettre au projet de la mondialisation d’aboutir sur le plan local. Le projet de la mondialisation correspond à la mise en place d’un Etat policier à caractère local, qui promet une allégeance non pas au peuple d’un pays quelconque, mais aux intérêts de sociétés transnationales dans les métropoles impérialistes.

On devrait appliquer à la religion le même type d’analyse que nous utilisons dans le cas de l’Etat-nation. 

Les classes dirigeantes impérialistes, de même qu’elles vont transformer l’Etat national pour l’ajuster à leurs besoins, vont également essayer de transformer les religions afin que celles-ci répondent à leurs besoins. On assiste à de vastes efforts pour générer une version de l’Islam qui servirait les intérêts de Washington. C’est pourquoi on a vu récemment des gens prier au Congrès et à la Maison Blanche. Ils sont prêts à accepter tout rituel et même à tolérer les idéologies, à condition de pouvoir dicter le programme politique des peuples qui se prétendent religieux. Il est vrai, par ailleurs, que l’atteinte portée à l’Etat-nation et au caractère national va engendrer des groupes qui résisteront à la mondialisation pour des motifs purement nationalistes ou religieux. Nous devons, toutefois, rester ouverts à une collaboration avec ces nouveaux alliés, d’autant que plusieurs partisans de la gauche expriment une rhétorique de gauche dans les mots, mais acceptent les programmes impérialistes dans les faits. Ce qui importe après tout dans l’analyse finale, c’est l’alignement de chacun sur le conflit qui a lieu sur le terrain. Car c’est là, et non pas dans des manuels théoriques de la lutte des classes, que la lutte est effectivement menée. Aussi on ne peut pas qualifier quelqu’un de «progressiste», s’il ne prend pas position dans un conflit impliquant des peuples du tiers-monde contre l’impérialisme!

[Une question sur le plan Peres et le tournant vers une politique d’occupation plus traditionnelle]

Permettez-moi de parler des contradictions qui existent au sein du groupe sioniste lui-même. La différence entre la gauche et la droite dans le groupe sioniste réside dans le fait que la gauche adopte un nouveau concept économique, politique et culturel en matière d’occupation, et non pas d’occupation directe de la terre, alors que la droite adhère à l’ancien concept d’occupation directe des terres. En fait, en tant que Palestiniens, nous avons beaucoup de chance - bien qu’en apparence, les choses semblent différentes - que ceux qui veulent contrôler directement la terre, c’est-à-dire la droite sioniste, aient pu empêcher la gauche sioniste de progresser. La droite sioniste est fanatique et irrationnelle. Ils pensent que le fait de contrôler un petit bâtiment au centre de la ville d’Hébron - car, il y aurait, paraît-il, dans la Torah quelque chose à ce sujet - est plus important que le plan Peres pour un nouveau Moyen-Orient. Et à cause de cela, ils vont empêcher que ces projets aboutissent, pour des raisons irrationnelles. Cela constitue également une source de frictions entre la droite sioniste et l’administration américaine. Par conséquent, ce qui se passe maintenant, c’est aussi une tentative opérée par l’administration américaine et la gauche « Israélienne » en vue de collaborer avec la droite « Israélienne » et de trouver un juste milieu. Cependant, cela conduit à la guerre et au génocide, et, encore une fois, heureusement pour nous, les régimes qui étaient supposés être les laquais de l’impérialisme ont été placés dans une situation dans laquelle ils sont les cibles de l’impérialisme, et pourtant, ceux-ci exercent une contre-pression sur Arafat pour qu’il tienne bon, même s’ils paraissent impuissants par ailleurs. [Pour comprendre] ici les possibilités futures, nous devons examiner la scène internationale: quelle sera la position de l’Europe, quelle sera la position de la Russie, et quelle sera la position de la Chine. Car, aussi longtemps que ces pays sont forts, les trois Etats Arabes déjà mentionnés seront en mesure de tenir bon plus longtemps. Par ailleurs, s’il se passait ce qui s’est passé au Kosovo – les Européens ont soutenu les Américains, les Russes ont abandonné la Yougoslavie, et les Chinois sont restés à l’écart – les résultats ne seraient pas très bons. Il semble, jusqu’ici, que tous ces groupes étaient en train de porter un nouveau coup contre l’Irak, et cela renforce les positions de la Syrie, de l’Arabie Saoudite et de l’Egypte. 

Dans cette analyse, il est important de voir comment de petits Etats Arabes, tels que la Mauritanie, le Qatar ou la Jordanie, servent de tremplins politiques à un assaut lancé contre les grands Etats Arabes. Cela est dû au fait que, dans le cadre de la présente division du Monde Arabe, tout affaiblissement de l’influence régionale des grands Etats Arabes sur les Etats Arabes plus petits implique nécessairement un renforcement de l’influence sioniste et américaine dans la région. La nature de la politique, à l’instar de la nature en général, ne connaît pas de vide. Ainsi, c’est soit la Syrie, soit «Israël» au Liban, soit l’Arabie Saoudite, soit le gouvernement des Etats-Unis au Qatar, soit le Maroc, soit l’Occident et «Israël» en Mauritanie, soit l’Egypte ou Sharon sur l’Autorité Palestinienne, etc. De l’autre côté, la structure politique de la région est telle que les plus petits Etats Arabes artificiels ne peuvent que «se détacher» de l’influence des plus grands Etats Arabes artificiels, en établissant une alliance avec une puissance plus importante qui fait contrepoids, telle que le gouvernement américain, la France ou «Israël».

[Note : Il convient de préciser que cette analyse est réaliste, dans le sens où elle ne répond pas à la question de savoir si la relation entre Etats Arabes plus grands et plus petits est démocratique ou non, et elle ne répond certainement pas à la question de savoir si la relation entre les régimes Arabes et les peuples Arabes est démocratique ou non. En réalité, ces relations NE sont PAS démocratiques, qu’il s’agisse de l’un ou de l’autre de ces deux niveaux. Mais cela est un tout autre problème. La question importante est que les intérêts stratégiques des peuples Arabes ne peuvent absolument pas être desservis si le gouvernement des Etats-Unis et «Israël» minent le système des Etats Arabes au profit d’une zone moyen-orientale d’influence américano-sioniste, même si on a essayé d’établir une telle zone sous le couvert de la progression de la démocratie ou des droits de l’homme et des minorités. Le système des Etats Arabes est effectivement très mauvais, mais comme Gandhi le disait: «Pourquoi pensez-vous que les peuples vont préférer un bon gouvernement étranger à un mauvais gouvernement local ?! ». Par conséquent, un programme véritablement démocratique va opposer les plans qui existent effectivement à l’influence américano-sioniste qui est consolidée dans le Monde Arabe. Il ne s’agit pas seulement du sionisme et de l’impérialisme sur un plan abstrait, pendant que l’on œuvre pour la démocratie à un niveau Arabe interne, ce qui ne peut être véritablement réalisé que dans le cadre d’une unité Arabe, précisément parce que la division a délibérément été imposée par l’Occident pour freiner le développement démocratique du Monde Arabe.]

[Une question sur les attaques du 11 septembre]

Vous posez trop de questions ouvertes. Permettez-moi juste de dire que j’ai vécu pendant une très longue période aux Etats-Unis. L’un des plus sérieux problèmes des Américains, et je parle ici de l’Américain moyen, ils ne semblent pas pouvoir faire le lien entre ce que leur gouvernement fait à l’étranger et la réaction des peuples du monde aux politiques de leur gouvernement. La plupart des Américains pensent à propos de ces attaques, ou de toute attaque portée contre une cible américaine – ils croient sincèrement qu’elles sont injustifiées – et je ne parle pas seulement du Centre du Commerce mondial. Ils ne peuvent pas comprendre, par exemple, les manifestations anti-américaines qui ont lieu en Grèce, ils ne savent pas du tout pourquoi cela a lieu. Il y a, là-bas, un problème d’ignorance, chez l’Américain moyen, et cela a été délibérément développé par les médias américains. Il y a des centaines et des milliers de médias américains – journaux, chaînes de radio et de télévision, etc. – mais la plupart d’entre eux sont contrôlés par quatre ou cinq magnats multinationaux des médias. Et ce sont eux qui forgent l’esprit américain et l’opinion publique américaine, dans le but de servir les intérêts des sociétés auxquelles ces médias appartiennent. 

Je ne pense pas que le gouvernement américain se soit infligé à lui-même ces attaques contre le Centre du Commerce mondial, je ne crois pas non plus que ce sont les « Israéliens » qui en sont à l’origine – je ne crois pas que les Américains aient organisé eux-mêmes ces attaques ou que ce sont les « Israéliens ». Mais, quelle que soit l’opinion que l’on peut se faire de ces attaques, il faut que les Américains commencent à comprendre qu’à toute action correspond une réaction opposée et équivalente. Le comportement du gouvernement américain en Yougoslavie et en Afghanistan engendre le mécontentement qui, à son tour, entraîne des attaques comme celles du 11 septembre. Ainsi, les Américains sont entrés dans la même spirale croissante, ascendante, dans laquelle sont entrés les sionistes. Je prévois, par conséquent, que les peuples opprimés de la terre, en l’absence d’une alternative organisée et bien préparée, vont trouver des moyens de se venger du gouvernement américain pour les crimes qu’il ne cesse de commettre dans le monde entier. Ce qui est donc nécessaire, c’est de créer un mouvement capable d’affronter à la base l’impérialisme américain à une échelle mondiale et, en l’absence d’un tel mouvement, il sera alors normal de voir des réactions comme celle du 11 septembre. Mais je ne crois pas que ce soit mon devoir de condamner ces attaques, et je déplore l’hypocrisie de ces hommes politiques qui pleurent à chaudes larmes sur les civils du 11 septembre, et brusquement, leurs larmes se tarissent lorsque l’assassin est le gouvernement américain.

[Une question sur le mouvement de solidarité entre le peuple Grec et les peuples Arabes]

Tout d’abord, je voudrais dire que nous avons également besoin d’un mouvement du côté Palestinien, qui exercerait des pressions sur Arafat pour qu’il ne fasse pas de concessions aux sionistes. Le problème auquel nous faisons face ici, en Grèce, dans le monde Arabe et ailleurs, c’est l’écart qui existe entre le peuple et les dirigeants. Il n’y a aucun doute quant aux liens historiques existant entre les civilisations mésopotamiennes et celle qui s’est développée dans les anciennes cités Grecques. Toutes ces civilisations ont apporté quelque chose à l’humanité et ont contribué à sa croissance et à son développement. Il va également de soi que le peuple Grec, dans son ensemble, témoigne une forte sympathie envers le peuple Palestinien et les difficultés auxquelles il fait face. Il ne fait également aucun doute que nous avons aussi des intérêts communs dans la lutte contre la domination impérialiste à laquelle on assiste aujourd’hui dans la campagne appelée mondialisation. Oui, construisons plus de liens entre nous, des liens politiques et culturels. Mais n’oublions pas non plus que les batailles locales doivent être menées à un niveau local – mais, dans le même temps, nous devons penser à une échelle globale. Chacun des niveaux de la lutte contribue à l’autre niveau. Et dans le cadre de l’amitié entre les peuples Grec et Arabes, nous devrons collaborer et lutter dans la lutte commune pour la libération des peuples face à toute domination issue de l’extérieur et de l’intérieur. 

[Une question sur le terrorisme et les provocations]

Tout au long de l’Histoire, les peuples au pouvoir ont utilisé le concept de provocation dans le but de justifier des mesures qui, autrement, auraient paru trop oppressives. De même, l’arme des attentats politiques est utilisée par les puissants aux dépens des moins puissants, plus que dans l’autre sens. Aussi, j’approuve et je comprends pleinement la déclaration faite par votre ami – mais, par ailleurs, essayons de garder l’esprit ouvert et de juger au cas par cas. Lorsque les opprimés manquent d’espace pour une action effective organisée, on peut concevoir que certains groupes agissent spontanément, ce qui ne change rien au fait que les provocations vont continuer à exister et seront exécutées par les services secrets, le but étant de justifier un traitement dictatorial. Les sionistes procèdent de cette façon, et même Arafat agit parfois ainsi. Mais nous devons être capables de juger d’un point de vue politique, de distinguer entre les deux types d’action.

[Intervention de Th. Stoforopoulos]: 

Je veux faire deux remarques, il ne s’agit pas d’une question. L’une est que, comme j’ai eu la chance de vivre avec des Palestiniens et de travailler dans des pays Arabes, [je ne crains pas et je ne crois pas que, ces dernières années, il y ait eu un changement aussi important chez] les Palestiniens et les Arabes que je connaissais, je n’ai pas peur des vieilles idées, comme celle d’une Palestine unie – non de deux Etats, mais celle d’une Palestine unie et démocratique.

La deuxième chose que je veux dire, c’est à quel point je suis d’accord avec notre ami sur le fait que nous avons des intérêts anti-impérialistes communs, plus précisément en ce qui concerne les desseins des Turcs à Chypre et en Mer Egée. Pourquoi ? Car on sait bien que l’impérialisme, occidental et turc, utilise [la partie nord occupée de] Chypre à la fois contre la nation Arabe, à partir de bases militaires, etc…

- Permettez-moi de vous interrompre un instant. Puis-je ?

[Stoforopoulos]: Mais, bien sûr.

- Eh bien, vous oubliez quelque chose de très important ici: l’alliance militaire et de sécurité israélo-turque.

[Stoforopoulos]: Vous avez absolument raison. [Souriant]: Je ne l’oublie pas, mais vous avez raison de me le rappeler.

- En fait, la stratégie actuelle d’encerclement des grands Etats Arabes inclut l’aide qui est apportée par le régime turc. Et il y a un autre point que nous ne devons pas oublier: je suis Arabe, mais je compatis avec les souffrances endurées par mes frères kurdes qui souffrent tout autant que les Palestiniens, et qui méritent eux aussi de jouir de leurs droits en tant que nation. Sur ce point, le régime turc a été très actif dans l’oppression qu’il a imposée à plusieurs groupes: les Kurdes, les Arabes et les Chypriotes.

[Stoforopoulos]: Nous sommes totalement d’accord.

[Une question sur la situation actuelle, à savoir si aujourd’hui en Palestine, il y a une évolution conduisant la majorité du Fatah à prendre position contre Arafat et, en réalité, à une unification (une convergence) entre les groupes islamiques, tels que le Hamas et des organisations, comme le Fatah, ou des organisations marxistes, telles que le Front populaire et le Front démocratique].

Réponse: La situation en Palestine, la situation à l’intérieur de la Palestine, est plutôt compliquée. A l’origine, des groupes, comme le Hamas et la Jihad, étaient considérés comme faisant contrepoids aux groupes nationalistes et de gauche. Mais il y a eu certaines évolutions dans les dix dernières années. Le mouvement islamique en est arrivé à inclure plusieurs éléments qui luttent activement contre le projet sioniste. Et cela les a rapprochés de plusieurs militants du mouvement nationaliste et de gauche. En réalité, étant donné qu’ils étaient prêts à faire des sacrifices et que leurs positions politiques étaient plus fortes, ils l’ont emporté sur des milliers de cadres issus du camp nationaliste et de gauche. Ils ont aussi connu une transformation: alors que, dans le passé, ils mettaient l’accent sur des questions religieuses, à savoir des questions de rituel religieux, désormais, ils mettent l’accent sur des questions politiques, et ils sont maintenant activement engagés dans la lutte armée contre les sionistes. Et cela leur permet de gagner le soutien du peuple Palestinien, y compris le soutien de plusieurs personnes qui ne sont pas d’accord avec leur projet idéologique. Cela n’est pas étrange au regard de l’histoire des peuples dans le monde entier. J’ai lu des articles américains qui disaient que le peuple vietnamien ou le peuple chinois ne soutenait pas nécessairement le communisme, mais accordait son soutien à des dirigeants communistes qui étaient capables de mener à bien les tâches nationales d’unification et de libération de leur pays. C’est le rôle que le Mouvement islamique est en train de jouer actuellement en Palestine et, dans la mesure où ils ont pu combler la lacune engendrée par le recul des groupes nationalistes et de gauche, ils gagnent de plus en plus le soutien populaire. De l’autre côté, la Tanzim du Fatah, l’organisation du Fatah durant la deuxième Intifada, est une cible active de l’occupation sioniste. Ils se retrouvent donc dans les mêmes retranchements que le Hamas. Il en va de même du FPLP (Front populaire pour la Libération de Palestine). Aujourd’hui, le soutien populaire en Palestine se présente comme suit: en règle générale, le soutien accordé à la gauche a énormément diminué, le soutien du Mouvement islamique a considérablement augmenté, et au sein du Fatah, deux branches se sont développées, l’organisation du Fatah qui se bat contre les sionistes et un petit groupe, la «Sécurité Préventive», qui coordonne ses actions avec les sionistes – tel est aujourd’hui le tableau de la situation interne en Palestine. 

[Question : Jusqu’à quel point l’Autorité Palestinienne peut-elle permettre les attaques opérées par le Hamas, la Jihad ou même le Fatah lui-même contre les sionistes ?]

N’oublions pas que l’autorité d’Arafat se fonde, d’un point de vue légal, sur l’accord d’Oslo. L’accord d’Oslo stipule que les forces de police Palestiniennes se verront confier la tâche d’assurer la sécurité d’«Israël». Dans l’histoire mondiale du colonialisme, c’était une tradition pour les Britanniques et les Français de mettre en place un pouvoir local pour opprimer les populations locales. Les sionistes ont refusé de le faire jusqu’en 1993. Et Arafat a assumé cette tâche, jusqu’à ce qu’il devienne évident que même les concessions que les «Israéliens» avaient promises dans le cadre de l’accord d’Oslo n’allaient pas être réalisées. Alors, il s’est remis à jouer au même jeu qu’il jouait avant Oslo, c’est-à-dire donner aux «Israéliens» un peu de ce qu’ils veulent, et essayer, de l’autre côté, de faire pression sur eux pour qu’ils fassent quelques concessions. Bien sûr, cela n’est pas acceptable pour les «Israéliens» car ils l’ont fait venir en 1993 pour qu’il soit leur gendarme et il est prêt à jouer ce rôle aussi longtemps qu’ils lui donnent quelque chose, comme, par exemple, un semblant d’Etat. Mais, il y a certaines choses qu’il ne peut pas faire, même s’il le voulait. Par exemple ….

La question de Jérusalem: elle ne concerne pas seulement les Palestiniens, elle concerne tous les Arabes et tous les Musulmans. Il ne peut pas tout simplement y renoncer.

Le problème des réfugiés: il y a plusieurs millions de réfugiés Palestiniens dans plusieurs pays, notamment dans des pays Arabes. Il ne peut pas juste signer sa renonciation au droit de retour des réfugiés, car cela concerne d’autres Etats, cela affecte même des politiques régionales, donc il ne peut pas juste signer l’abandon de ce droit - même si, récemment, il a laissé entendre à travers certains de ses représentants qu’il serait peut-être prêt à renoncer au droit de retour, si on lui donnait un Etat sur certaines parties de la Cisjordanie et de Gaza. Bien sûr, il y a encore des différences quant à la taille de ces parties. Les «Israéliens» pensent être les plus forts; qu’il sont en mesure de dicter leurs conditions, et que lui devrait accepter sans discuter – mais, bien sûr, les choses ne se passent pas de cette façon.

Je le répète une fois de plus, nous avons eu beaucoup de chance d’avoir des politiciens sionistes arrogants qui forçaient les gens désireux de travailler avec les sionistes – ils les repoussaient, contre leur volonté, dans les mêmes retranchements que le peuple Palestinien.

[Question : le conflit entre les Américains et Sharon]

Il nous faut comprendre une chose. Il y a beaucoup d’Arabes qui croient que les politiques américaines sont dictées par le lobby juif aux Etats-Unis. Il existe, effectivement, un lobby juif très puissant aux Etats-Unis. Mais je NE crois PAS que ce soit la locomotive des politiques américaines dans le Monde Arabe. Je crois, au contraire, qu’étant donné que l’Etat d’«Israël» a été créé pour servir les intérêts impérialistes, le succès du lobby juif aux Etats-Unis découle du fait que les intérêts de ce lobby sont en interaction étroite avec ceux de l’impérialisme américain. Le lobby juif n’oblige pas l’Amérique à agir à l’encontre de ses intérêts, malgré le fait qu’il puisse y avoir parfois des divergences – cela est d’ailleurs normal au sein de toute alliance, au sein de toute organisation politique, voire au sein d’une même famille. Ainsi, ces divergences demeurent des divergences, elles ne se transforment pas en oppositions majeures, comme celle entre les Etats-Unis et le sionisme d’un côté, et les peuples Arabes et les peuples du tiers-monde, de l’autre – il ne s’agit pas seulement de divergences, mais d’oppositions majeures qui ne peuvent être tranchées que par la force. Quant à celles existant entre Sharon et l’Amérique, on peut en effet ne pas aimer son style; Il peut effectivement appartenir à un groupe qui est un peu rétrograde – et s’ils étaient quelque peu intelligents, pour les meilleurs intérêts du mouvement sioniste dans son ensemble, il aurait été préférable de se débarrasser de lui, de mettre à sa place des sionistes capables de réfléchir à un niveau plus stratégique. Et même s’ils devaient aller dans ce sens, cela ne signifierait nullement qu’il existe un problème entre les sionistes et le gouvernement américain. Ce serait plutôt comme le parent qui punit un peu son enfant pour son propre bien. 

[Question]

[Ce qui se passe] maintenant, concernant Arafat, les sionistes et les gouvernements américains sont un jeu de stratégie – amener les choses à un certain niveau, juste avant l’explosion. Ils font en sorte qu’Arafat se sente menacé, et il est possible – vous savez – qu’on menace de l’assassiner – mais ils s’arrêtent juste avant de le faire. C’est un peu une façon de le faire tomber entre leurs mains. Ils semblent donc toujours prêts à l’attaquer et à le tuer, mais ils ne le font pas. Même le jeu où les Etats-Unis retiennent Sharon fait partie de cette charade. Arafat voudrait bien en fait sortir de ce dilemme, et faire une partie des choses qu’ils veulent. Lorsqu’ils ont envoyé une liste de 30 activistes qu’il fallait arrêter, il en a arrêté 12. Mais ils ont dit que ce n’était pas assez et qu’il ne l’avait pas fait dans les délais prévus. Alors, ils l’ont attaqué de nouveau. En d’autres termes, il doit cesser de jouer à des jeux, et il doit devenir leur pion à part entière. Ce que je dis, c’est qu’il est prêt à faire une grande partie de ce qu’ils veulent, mais il essaye de garder une part d’indépendance dans la prise des décisions. [Et ils] disent: «Vous ne pouvez pas faire cela, vous devez être notre gendarme, recevoir nos ordres». Pour souligner cela, quand il y a eu Camp David II l’été 2000, on a empêché Arafat de prendre contact avec quiconque de l’extérieur. Ils étaient surtout furieux s’il essayait de contacter l’Egypte, alors ils lui ont coupé toute communication, il a été mis à l’écart comme un otage – bien sûr, la Syrie lui demandait déjà de lâcher Camp David II – mais ce qui se passe maintenant, c’est qu’on lui dit, «vous êtes isolé A L’INTÉRIEUR de la zone dite d’autonomie».

Si vous lisez attentivement l’accord d’Oslo, vous allez voir que la section 4 de cet accord, supposée concerner les Palestiniens et les «Israéliens» seulement, parle d’une ouverture des marchés Arabes au commerce «Israélien». Ainsi, l’idée de l’Etat Palestinien lui-même est de devenir un tremplin pour la puissance sioniste dans le reste du Moyen-Orient. L’Etat Palestinien n’est pas nécessairement en soi une chose avec laquelle les sionistes ne seraient pas d’accord. En fait, il peut constituer une passerelle très utile entre le pouvoir économique et politique sioniste et le reste du Monde Arabe – et cela fait également partie de l’intérêt du Hamas envers le peuple Palestinien: ils ne parlent pas d’Etat Palestinien, ils parlent de libération, et le slogan correct sur le plan politique est libération, pas un Etat Palestinien sur moins de 20% de la Palestine historique, dans les conditions dictées par le gouvernement américain et les sionistes. En bref, pour répondre à votre question, Yasser Arafat est placé sur un terrain de menaces, où son existence est exposée à un assassinat, tant physique que politique, et les enjeux sont les suivants: deviendra-t-il un partisan à part entière du gouvernement américain et des sionistes, sans marge de manoeuvres – ou restera-t-il sensible, comme il l’est actuellement, aux contre-pressions des grands Etats Arabes ? J’ai dit auparavant que la Palestine était le lieu où se manifestaient les contradictions dans le Monde Arabe. Aussi la solution du dilemme d’Arafat va au-delà de la zone dans laquelle il est assiégé. Elle relève de questions plus vastes, telles que celle de savoir si les grands Etats Arabes vont succomber aux pressions et si les Européens, les Russes et les Chinois vont se mettre d’accord avec les Américains. Une fois que nous aurons répondu à ces questions, nous aurons la réponse au dilemme d’Arafat.